La langue des médias, déjà étriquée, devient une catastrophe insondable quand elle profite de l’instantanéité de l’internet. C’est bien simple, le web dissous la pensée et le langage à tel point qu’on n’y comprendra plus rien avant longtemps, à moins que nos facultés ne diminuent au même rythme. Ce ne sera pas mieux, mais on ne verra plus la différence.
Ma journée avait commencé par une recherche sur Berthe Sylva. J’ai pu lire, sur wikipedia, la fameuse encyclopédie écrite par tous (ou personne), la phase suivante, qui fait allusion à son mari :
Il prit le maquis durant les années de guerre, puis quitta le monde de la chanson pour se reconvertir dans le commerce des frites.
Peu de délicatesse dans la relation des événements, mais quelle poésie!
Un peu abasourdis, mais tout de même guillerets, poursuivons sur le web avec une nouvelle de Radio-Canada qui nous apprend que, malgré ce qu’il a pu laisser entendre, le ministre fédéral des Sciences et Technologies, Gary Goodyear, n’est pas créationniste : il « croit » à l‘évolution. Il précise sa pensée :

La poésie, toujours la poésie.
La question est : qui, du ministre conservateur ou de Radio-Canada, est responsable de ce gâchis? Car enfin, j’ai bien eu vent d’une réforme de l’orthographe il y a une vingtaine d’années, mais de la syntaxe? En êtes-vous bien certains? Les nouvelles en auraient fait état, non (mais dans quelle langue, me direz-vous)? En tout état de cause, dans le doute, il vaut mieux se référer aux règles communément admises : sujet- verbe-complément. Ça marche à tous les coups. Avec un peu d’aide, disons un cours de mise à niveau pour réviser les notions de l‘école secondaire, il vous sera même loisible d’employer des pronoms relatifs, qui introduisent des subordonnées ; un peu de ponctuation complexe, comme des points-virgules, vous permettra de séparer des propositions indépendantes dans une même phrase. Un petit effort supplémentaire vous rapprochera de Marcel Proust, peut-être même à votre insu. D’ici là : sujet-verbe-complément. Point. On recommence : sujet-verbe-complément. Point.
Allons, assez de cet épuisant travail intellectuel. Passons aux nouvelles du sport. Ayons la naïveté de croire qu’un réseau spécialisé, RDS en l’occurrence, offrira la meilleure information dans le domaine. Naïveté mal placée, sinon carrément de mauvaise foi, quand on sait que la chaîne se distingue en engageant au moins un chroniqueur analphabète en Jacques Demers. N’affligeons pas le pauvre homme, que j’aime bien, tout comme j’aime Michel Bergeron et Joël Bouchard . Hé, j’aime même Benoît Brunet, c’est dire à quel point le calvaire que j’endure en écoutant les parties du Canadien n’est pas uniquement lié aux performances misérables de l‘équipe (à ce sujet, je rappelle à votre bon souvenir ce papier que Réjean Tremblay aurait préféré ne pas écrire ). Tous ceux-là ont en commun d’avoir des chroniques écrites sur le web et… de ne pas les écrire. Quelqu’un recueille leurs propos. Des journalistes qui n‘écrivent pas, voilà la grandeur de l‘époque.
Pour l’instant, la langue n’est pas ce qui est le plus urgent à RDS. Ce n’est pas ce qui cloche dans cette manchette « Vermette procure le gain aux Hawks ». C’est bien plutôt qu’il y a deux semaines, l’attaquant a été échangé aux Blue Jackets de Colombus contre qui les Black Hawks jouaient. Aurait-il compté dans son propre but? N’est-il pas cruel de le souligner ainsi? Le texte nous rassure en donnant attribuant les bonnes couleurs à Vermette dès le premier paragraphe. Hourrah, il a compté dans le bon but!
[Tant qu‘à médire, allons-y à fond. Vous ne verrez pas ce but dans le reportage disponible de la zone vidéo. Avec leur manie des reportages tronqués, les monteurs ont simplement omis d’introduire cette séquence. Le clip se termine à 3-3, invalidant par le fait même la substantifique moelle de la manchette : on n’y trouve ni victoire, ni Vermette. Comme dirait Pierre Houde, hé ben.]
La faute a depuis été corrigée, sans que j’aie pu en prendre une capture d‘écran. Contrairement à cette dernière pour la route : « Sans Brodeur, les Devils s’inclinent » au compte de 4 à 1. On nous informe qu’Anton Babchuk a marqué deux buts pour aider les Hurricanes à l’emporter et qu’Eric Staal et Sergei Samsonov ont complété la marque. La réplique des Devils a été l’oeuvre de Zach Parise et de Patrick Elias.
Oh là, juste un instant.
C’est un comble. Après les illettrés, les incalcultes. On compte avec les doigts : un but pour Zach Parise (1) et un autre pour Patrick Elias (+ 1). J’en suis absolument convaincu, ça fait deux (= 2). Vérifiez sur votre calculatrice.

George Orwell s’inquiétait qu’avec des instruments de contrôle et de propagande efficaces, on puisse faire rentrer de force dans le crâne des individus que deux (2) plus 2 (+ 2) égalent cinq (= 5). Le visionnaire n’a pourtant su imaginer le vrai cauchemar : que lesdits moyens de contrôle et de propagande ne sachent plus compter jusque là.
J’insiste, ces moments de synesthésie conceptuelle et de catastrophe langagière sont tous venus durant une séance de navigation tout à fait ordinaire. Qu’en conclure, outre qu’il est urgent de fermer RDS, une chaîne où on ne sait ni écrire ni compter, ni conséquemment livrer une information de base de manière correcte, si bien qu’il faut vérifier les résultats sur un autre site?
Que c’est là la langue et les usages du web. Disons qu’il est étonnant de voir que les journaux peinent à maintenir le format papier, puisque le lectorat s’en remet de plus en plus à l’information en ligne. Vu la « qualité » de cette dernière, on s’attendrait plutôt au contraire.